Festival #17

Machines sensibles

Les machines, mécaniques, électriques ou électroniques, sont généralement programmées pour réaliser une tâche précise, qu’elles exécutent sans (dé) faillir, n’ayant ni faim, ni soif, ni sommeil, n’étant envahies d’aucun doute existentiel, et étant généralement dépourvues de toute forme d’humour.

On les associe volontiers à une forme de rationalité poussée à l’extrême, à l’opposé de l’univers des sentiments, des émotions et de la sensibilité. Pourtant, certains artistes ont décidé de consacrer leur pratique à la construction de machines, leur attribuant des capacités d’évocation oniriques ou même métaphysiques.

D’où vient la sensibilité que nous prêtons à certaines machines ? D’une imperfection réelle ou simulée ? De l’inutilité, voire de l’absurdité de la tâche qu’elles auraient à accomplir ? De leur fragilité apparente qui les condamnerait à une mort certaine ? D’une forme d’autonomie d’action qui suggèrerait une volonté propre ? D’une apparente capacité de créer, en dessinant des objets ou en inventant des compositions musicales ?

Les machines « sensibles » sont celles qui provoquent chez nous un phénomène d’identification, voire même de projection, en étant le miroir de nous-même. Elles nous renvoient à notre fragilité, à nos joies, à nos peurs, à nos angoisses, à nos désirs, à tous les comportements absurdes que nous mettons en place pour tenter de contourner nos faiblesses. Elles nous confrontent à la beauté et à l’absurdité de la condition humaine. Mais cette sensibilité n’est-elle pas aussi source d’angoisse ?

Jusqu’où pouvons-nous accepter qu’une machine nous ressemble ? Une machine trop humaine pourrait revendiquer des droits en tant qu’ « espèce », dans un but d’émancipation, voire de domination de son créateur. Est-ce pour cette raison qu’au-delà d’un certain seuil de ressemblance, un robot humanoïde finit par nous glacer d’effroi et provoquer un phénomène de rejet ?

Dans le contexte de la dépendance que nous avons noué avec les machines, dont le bug de l’an 2000 marqua l’expression soudaine et névrosée d’une prise de conscience planétaire, est-ce que nous n’attendons pas aussi d’une machine qu’elle soit fiable, rassurante et profondément « inhumaine » ? D’où peut-être le rapport ambiguë, voire conflictuel qui se tisse parfois entre les machines et leur créateur.

Christian Delécluse, commissaire invité - printemps 2016